Chloé Jeanne


Artiste plasticienne

Formes organiques et poésies sensorielles


Remarques sur le travail artistique de Chloé Jeanne





« Quand une forme devient invisible elle
se met en boule, quand elle devient
visible elle se met à plat »


Jean-Luc Parant

« Expliquer du visible compliqué par de l'invisible simple » ; c’est ainsi que Jean Perrin définissait ses recherches en physique atomique au début du XXème siècle. Avec certains artistes comme Miro et Kandinsky, l’invisible simple entre dans le champ de l’art avec effraction. Les particules deviennent objet de contemplation et plus seulement une ressource abstraite pour une poignée de chercheur. L’entrée de la science dans le monde d’art s’est opérée par de nombreux biais encore. Mais une chose est sure, cette connivence est désormais une forme d’évidence. Laquelle ? Il ne s’agit pas de vulgariser une discipline de savoirs qui devient de plus en plus inaccessible ; il ne s’agit pas non plus d’évoquer abstraitement une imagerie énigmatique et contemplative. Depuis plus de deux décennies, art et science marchent ensemble, réfléchissent ensemble, interrogent le monde ensemble pour interroger la perception que l’homme a de son monde et de sa place dans celui-ci.

C’est dans cette perspective que le travail artistique de Chloé Jeanne, diplômée des Beaux-Arts de Quimper en 2018 (promotion Virginie Barré), s'est très vite orienté vers un questionnement sur le vivant dans sa dimension la plus immédiate et la plus prégnante. Sur de larges cercles en bois médium (De Celsius à Scoville), des carreaux et colonnes en plâtre exposés aux intempéries durant des semaines, elle montre des micro-organismes qui envahissent la surface : bactéries, mousses, champignons, spores... un ensemble de textures qui jouent sur les couleurs. Plutôt qu'un « élevage de poussières », c'est toute une flore qui intègre le support pour dessiner des nappes colorées et odorantes. Disques, colonnes, carreaux... un ensemble architectural vivant qui invite aussi à poser un regard sur le temps : le temps de développement de ces colonies bactériennes, le temps de l'usure du matériau de support et d'une manière plus globale, comme une vanité, le temps d'une humanité qui vit dans un « monde qui a commencé sans l’homme et qui finira sans lui » (C. Levi-Strauss).




L'ensemble de ses recherches plastiques s'appuient donc sur une approche clairement scientifique : mousses, lichens, productions moléculaires... Durant le post-diplôme de l'ESAD d'Orléans - ECOLAB, elle approfondit ses rencontres avec les biologistes, les chimistes et les théoriciens de l'art et des sciences pour développer sa pratique dans une perspective plus technique, plus rigoureuse, plus prospective. Mais elle n’oublie pas les enjeux de sa formation : entrer en conversation avec les artistes antérieurs et rechercher de nouvelles formes. Les vidéos explorent des compositions en mouvement, pigments immergés dans l’eau, œuf noirci à la bougie et plongé dans un tube à essai qui devient comme du verre, cube de poudre effervescente en lente dissolution… ces effets expressionnistes recherchent tous le même étonnement, la même curiosité enfantine : à la fois conte immémorial de sorcières maléfiques et test méthodique en cours de science pour éclairer la connaissance du monde. C’est aussi la recherche d’effet que l’on trouve au cinéma depuis sa naissance ; de Méliès, Gance, Epstein et Murnau à Clouzot, Visconti, Cimino et Godard, filmer des éléments organiques, matériaux en fusions, et placer en surimpression des fumées épaisses, linge vaporeux et lumières scintillantes, tout contribue à jouer sur deux registres d’affects : la matière brut qui efface toute réalité et la poésie visuelle qui sublime les corps et les intentions. Les damnés de L. Visconti s’achève sur des vues de matière brut en fusion dans les aciéries d’Essenbeck. La corruption de l’aristocratie industrielle et la compromission avec le nazisme se dissout dans le métal incandescent. Dans les essais pour L’enfer Clouzot film Romy Schneider avec des surimpressions et des effets moirés. Baignée de lumière bleue et verte, elle verse le contenu d’une bouteille d’eau dans un verre qui déborde…

   

La vidéo intitulée Nuage (4’30) expérimente jusqu’au bout, si l’on peut dire, cette recherche d’effets. Dans des liquides de densités différentes des paillettes dessinent des tourbillons, des mouvements lents et brusques, à la manière de nuages qui s’amoncellent rapidement. Ces mouvements réussissent à tromper l’œil puisque le cadre semble se déplacer alors même que le plan est fixe. Ce sont des impressions de mouvements de caméra, zooms et déplacements latéraux, que suscitent les effets vaporeux du liquide et des paillettes. Sorte de poésie chimique, conte atomiste, la vidéo fait entrer le spectateur dans un monde de fascination où demeure sans cesse la question de sa propre position.     




Quel jus pourrait bien être extrait de la « broyeuse de chocolat », étude  à l’huile et crayon sur toile de 1913-14 conservée à la Kunsthalle de Dusseldorf, de Marcel Duchamp ? Quel jus pourrait bien être extrait du « moulin à café » réalisé aussi par Marcel Duchamp en 1911 ? L’œuvre de Chloé Jeanne ne s’inscrit pas dans les pratiques artistiques contemporaines où les matières organiques sont prélevées sur et dans les corps des artistes, de Manzoni à Journiac en passant par les actionnistes viennois…  Mais son choix est plutôt celui de la distance ; elle questionne la représentation en prenant les matériaux organiques qu’elle trouve ou qu’elle construit dans une forme de neutralité avec le corps. A distance donc, pour la recherche de formes dans lesquelles se joue une dialectique entre le visible et l’invisible, entre la production subjective et la manifestation objective, entre connaissance intime et prospection méthodique. Elle s’inscrit donc dans une tradition artistique plus longue, celle qui part des premières études anatomiques de corps ouverts, celle qui est traversée d’émotion par les inventions de la matière organique elle-même, en ajoutant, contemporanéité oblige, cette touche d’inquiétante étrangeté qui replace l’homme, sans cesse, dans l’interrogation de son désir et de son regard.     







Jérôme Diacre, Directeur de la Revue Laura.

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